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Héraldique

Où l'on découvre que les familles Schmoll ont porté blason par le passé, mais aussi qu'elles signalaient leurs propriétés par des marques de maison aux linteaux des portes et sur les bornes aux limites des champs.

On pense généralement que les armoiries désignent des familles nobles et leur sont réservées. En réalité, si tel était bien le cas au moyen-âge, l’usage a fini par s’étendre : les corporations, les villes, puis les familles patriciennes (bourgeois membres des conseils des villes) et les ecclésiastiques se sont fait dessiner des armes : blason, cimier (indiquant un titre, une fonction au sein de la cité ou de l’Église), parfois une devise. C’est particulièrement le cas dans l’espace germanique, où les recherches familiales, historiques et généalogiques, sont très prisées : on peut s’appuyer sur quantités d’Urkundenbücher et d’ouvrages de regroupement des données d’archives, par noms de famille, par ville, village ou région, ainsi que sur des armoriaux. Certaines familles « roturières » alsaciennes se découvrent ainsi une généalogie plus ancienne que bien des familles françaises à particules dont l’anoblissement ne remonte qu’au XVIIIe siècle. Et elles affichaient parfois leurs propres armes que l’on retrouve dans les armoriaux des villes, et des marques de maison aux linteaux des portes et sur les bornes délimitant les propriétés.

Les maîtres de corporation

Les Schmoll de Hirtzfelden, dans la forêt de la Hardt, étaient maîtres de corporation de la Confrérie des bergers, dite de Saint-Michel. L’une des pierres tombales les plus anciennes de la région est la stèle funéraire de Jean Schmoll le jeune, décédé le 16 mai 1682. Elle est prise dans le mur de la cour de l’église de Hirtzfelden, et la surface de la pierre de grès est de nos jours malheureusement presque complètement corrodée par les intempéries.

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Autrefois, ce devait être une dalle couchée, insérée dans le pavement à l’intérieur de l’église, comme cela se pratiquait pour des notables de la communauté, à qui l’on réservait d’être inhumés dans l’église même. En 1993, quand nous avons pris la photo (elle-même malheureusement de piètre qualité), l'inscription qui en faisait le tour était déjà presque entièrement effacée par les outrages du temps. Par bonheur, cependant, une grande partie du texte nous est connue par un relevé des inscriptions funéraires d'Alsace effectué par Th. Walter au début du siècle, époque où la stèle devait encore être partiel­lement lisible (Walter, 1904, inscription 281, Hirtzfelden.). Le relevé mentionne :

ANNO 1682 DEN 16 MAY IST /

IN GOT SEELIG ENTSCHLAFEN DER EHRSAME MEISTER JOANES /

SCHMOLL ... /

... ALMECHTIG GNÄDIG SEIN WOLLE AMEN

(en l’an 1689, le 16 mai, s’est éteint en Dieu l’honorable maître Jean Schmoll (…) [que Dieu] tout-puissant ait pitié de lui Amen)

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Reconstitution de la stèle de Jean Schmoll (1682) d'après le relevé de Théo Walter en 1904

La photo montre un blason, désormais disparu, figurant une houlette, ou crosse de berger. Celle-ci est le symbole de la corporation dont Jean Schmoll était l’un des quatre « ehrsame Meister » (honorables maîtres).

La marque de maison

La crosse de berger signale un titre, mais n’est cependant pas un blason de famille. Plus proche de cette idée, on trouve les « marques de maison » que se donnaient les familles, et que celles-ci gravaient au linteau de leurs maisons, et surtout, sur les bornes de délimitation de leurs champs. Marc Grodwohl, qui a effectué un travail de recherche sur le pigeonnier d’Oberhergheim reconstitué à l’écomusée d’Ungersheim, lequel a fait partie d’une ferme Schmoll, consacre un développement aux Hofzeichen, ces marques qui permettent d’identifier à quelle famille appartient un bien.

« La marque s’applique aux biens matériels, donc, et s’affiche d’autant plus généreusement que ces biens sont importants. Celle de la famille Schmoll est une croix patriarcale, qu’aujourd’hui encore on nomme « Schmollakritz », la croix des Schmoll » (Grodwohl 2014). On trouve dans le village de Hirtzfelden, insérée dans le muret d’un jardin, une pierre datée de 1694 qui porte avec les initiales MS (Michel Schmoll) la croix patriarcale.

Croix patriarcale des Schmoll datée 1694 à Hirtzfelden, sur une pierre encastrée dans une murette de clôture. Source : site de Marc Grodwohl

Depuis la prise de vue ci-contre, la pierre gravée a été extraite de la murette (on voit la reprise fraîche en béton marquant son emplacement), sciée et collée sur le portail d'entrée (octobre 2014). Source : site de Marc Grodwohl

« On retrouve cette croix patriarcale en quantité dans la ferme d’Oberhergheim d’où provient le pigeonnier, associée aux dates 1701 (dépendance), 1741 (abreuvoir), 1781 (puits), 1832 (logis) » (Grodwohl 2014). Dans le jardin d’une des dernières familles Schmoll d’Oberhergheim, nous avions pu prendre la photo d’une série d’anciennes bornes servant d’alignement décoratif.

La même croix dans une autre ferme Schmoll à Oberhergheim, sur un pilier de portail daté 1782. Source : site de Marc Grodwohl. Et un bel alignement de bornes présentant cette marque.

Marc Grodwohl nous avait contacté en 2014 pour échanger à ce sujet. Il nous a communiqué la photographie d’une de ces bornes de délimitation présentant cette même croix, mais en un lieu assez éloigné de Hirtzfelden et Oberhergheim, sur un plateau des premiers contreforts des Vosges, au-dessus de Gueberschwihr et Hattstatt. Il y avait autrefois à cet endroit un village, Langenberg, propriété des seigneurs de Hattstatt et de leurs successeurs, les Schauenbourg, à partir de 1586. Le village n’était déjà plus habité au XVIIe siècle, mais il avait toujours l’équivalent de sa personnalité juridique et son finage : c’était devenu un centre d’élevage seigneurial, depuis lequel ses régisseurs envoyaient les troupeaux paître illicitement sur les bans communaux voisins.

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Les bornes de ce finage portent la croix patriarcale, qui n’est pas l’emblème des nobles de Hattstatt, ni de leurs successeurs. Marc Grodwohl faisait l’hypothèse d’un lien entre ce centre d’élevage des collines et les bergeries de plaine : cette croix patriarcale pourrait être une marque de transhumance. À notre avis, ces bornes peuvent avoir signalé que le domaine était affermé aux Schmoll, mais il est difficile de l’affirmer. La famille était possessionnée déjà au XVIIe siècle en terres et vignes sur un territoire assez étendu entre le Rhin et le piémont des Vosges, et ils auraient pu aussi bien disposer de pâturages pour les moutons à cet endroit. Pour expliquer ces possessions dispersées sur plusieurs bans communaux, chez une famille dont l’implantation en Alsace ne remonte qu’au siècle précédent, nous avions étudié la piste d’un lien avec les derniers sires de Réguisheim, via leurs héritiers, seigneurs de Lichtenfels (Schmoll 2001).

Signalons pour terminer une coïncidence remarquable, mais qui n’autorise qu’un rapprochement hypothétique. L’une des toutes premières occurrences du nom Schmoll, dans la région de Nassau à plusieurs centaines de kilomètres de là, concerne un certain Heinrich de Winden, « dit Smolle », fils de Hermann de Winden et Gertrud de Nassau, au XIIIe siècle. Ce sire de Winden a-t-il un quelconque lien de parenté avec les Schmoll/Schmoller de Littfeld et Siegen dont descendront ensuite les Schmoll d’Alsace ? On ne peut l’établir, en l’état actuel des recherches. Mais nous avons relevé que le village de Winden s’est donné pour blason… une croix patriarcale.

Armes de la commune de Winden, près de Nassau, en Allemagne

Les armes des Schmoller de Bâle

Le véritable blason qu’auraient pu se transmettre les Schmoll est celui des Schmoller de Bâle, qui figure dans l’armorial de la ville (Staehelin 1917-1928). Il se blasonne : «d’azur à deux croissants d’or entrelacés, l’un versé, enfilés d’une flèche de même, pointée et empennée d’argent».

La flèche symbolise très probablement la fonction de messager juré de la ville et de l’évêché, qu’ont exercé plusieurs membres de la famille, à commencer par Tilmann Schmoller l’ancien, le premier à s’installer à Bâle. On peut également citer Conrad Schmoller en 1451, et Tilmann Schmoller le jeune, ce dernier devenu par la suite notaire épiscopal.

L’énigme porte sur les deux croissants entrelacés. Le meuble lui-même n’est pas rare, on le retrouve dans de nombreux blasons. À Bâle même, il figure avec les mêmes couleurs, d’azur et d’or, dans les armoiries des Waltenheim, une famille de banquiers. Leurs armes se blasonnent ainsi : « parti d'or au croissant tourné d'azur et d'azur au croissant contourné d'or » ou encore « parti d'or et d'azur à deux croissants adossés de l'un en l'autre ». Le village alsacien de Waltenheim a repris ces armoiries. Mais le blason des Schmoller diffère, en ce que les croissants y sont entrelacés, et non adossés. Cet entrelacement est original, on ne le retrouve que rarement en héraldique dans tout l’espace européen.

Armes des Waltenheim de Bâle, reprises par la commune éponyme

L’illustrateur de l’armorial semble avoir interprété le blason comme ce que l’on appelle en héraldique des « armes parlantes », c’est-à-dire une image qui exprime directement le patronyme qu’elle représente. Ainsi en serait-il, par exemple, de familles Hirsch dont le blason serait un cerf, ou de familles Lecoq dont le blason serait un coq. Tablant sur l’étymologie du nom qu’il pensait issue du verbe « schmollen », signifiant à la fois bouder et sourire d’un air narquois, l’artiste a décoré la page de deux croissants de lune visagés, l’un faisant une grimace de mécontentement, l’autre un sourire goguenard. Le symbolisme de la lune, astre qui influence les humeurs, permettrait en effet d’interpréter les croissants, l’un montant, l’autre versé, comme des sortes d’émoticônes, des bouches respectivement hilares et fâchées.

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Cette lecture est pourtant hasardeuse : l’origine du nom Schmoll est ailleurs, liée plus certainement à un toponyme. Surtout, elle n’explique que faiblement l’entrelacs des croissants autour de la flèche. Le concepteur du blason aurait pu les représenter plus simplement surmontés ou adossés, comme chez les Waltenheim. On se dit par conséquent que cette construction raconte une histoire.

L'hypothèse d'un lien avec les Piccolomini

La figure qui paraît nouer les deux croissants autour de la flèche pourrait s’interpréter ainsi : le messager assure la liaison, l’association, entre deux entités (villes, pays, familles…) que les croissants, ainsi noués ensemble, représentent. Le blason, comme c’est parfois le cas, raconte alors un évènement mémorable qui a justifié qu’on le mette ainsi au crédit de la famille.

Petit détour par la fiction : le roman Là-bas sont les dragons imagine une amitié qui se noue entre le personnage de Tilmann (notre Tilmann Schmoller) et Enea Silvio Piccolomini, rejeton d’une illustre famille italienne de Sienne, et futur pape Pie II. Il s’agit d’une invention romanesque, mais elle s’étaye sur la possibilité historique d’une telle rencontre.

Tilmann l’ancien s’installe à Bâle à l’époque où s’y tient le concile (de 1431 à 1437). Sa fonction de messager de l’Ordre teutonique l’a nécessairement fait rencontrer Silvio Piccolomini, qui à l’époque est orateur et secrétaire du concile. Quand le pape décide la translation du concile à Ferrare, Piccolomini demeure à Bâle avec les dissidents, puis devient en 1439 secrétaire de l’antipape Félix V. Dans le même temps, Tilmann achète la maison Brandis à Bâle, et pendant plusieurs années, on ne le voit plus au service de l’Ordre Teutonique.

Piccolomini deviendra par la suite secrétaire de l’empereur Frédéric II, avant de se réconcilier avec le pape légitime, d’être ordonné prêtre et finalement, à l’issue d’une ascension remarquable au sein de l’Église, d’être élu pape en 1458.

Les Piccolomini, vieille famille de Toscane, portent « d’argent, à la croix d’azur, chargée de cinq croissants d’or ». L’origine du blason remonterait à la quatrième croisade à laquelle aurait participé un ancêtre des Piccolomini, croisade qui s’interrompit et finit par la prise de Constantinople. Le croissant était l’un des emblèmes de l'Empire byzantin et spécialement de Constantinople. Les Turcs ottomans l'adopteront aussi, et on le retrouvera, lors des guerres entre Turcs et Byzantins, dans les deux camps.

Les Piccolomini ont accordé à des familles à leur service d’inclure leur croissant dans leurs armes. À cet égard, on peut d’ailleurs faire l’hypothèse que les Waltenheim, qui portent les mêmes meubles et émaux azur et or, ont pu bénéficier de cette largesse au titre du soutien financier qu’ils ont accordé au concile.

Si l’un des croissants des armes des Schmoller représente les Piccolomini, que représente l’autre croissant ? Tilmann, ou l’un de ses fils remplissant la même fonction de messager auraient-il pu assurer une mission mémorable pour le compte des Piccolomini ? Ou une liaison régulière entre différents membres de la famille Piccolomini entre Bâle, Rome et leur ville natale, Sienne ? On retrouve par exemple un Johannes Schmoller, chapelain de Saint-Léonard à Saint-Gall, au diocèse de Constance, qui meurt à Sienne en 1464.

Hypothèse plus fabuleuse encore : Silvio Piccolomini entretient une correspondance avec les Grecs de Constantinople, menacés par les Turcs, puis devenu pape Pie II, il poursuit les échanges avec les Turcs qui ont pris Constantinople en 1453, et ont repris dans leurs emblèmes le croissant représentant la ville. Imaginer un Schmoller assurant la circulation de l’une ou l’autre de ces missives : voici qui aurait de quoi justifier l’immortalisation de l’évènement dans un blason…

Le drapeau de la Turquie, intégrant le croissant

L’historiographie en dira peut-être plus un jour…

Références :

Grodwohl M. (1982), Autour du sauvetage du colombier d’Oberhergheim. Note sur les « Hofzeichen ». In Espace alsacien. Revue de l’association « Maisons paysannes d’Alsace ». N° 21. P. 29-32.

Grodwohl M. (2014), Le pigeonnier d'Oberhergheim : mémoire d'un sauvetage et pistes de recherches, Annuaire de la Société d'histoire de la Hardt et du Ried, 26, p. 189-204.

Schmoll P. (2001), Les seigneurs de Lichtenfels (1296-1601). Notice généalogique et historique, Bulletin du Cercle Généalogique d'Alsace, Strasbourg, n° 133, p. 8-22.

Schmoll P. (2003), Une organisation paysanne sous l'ancien régime : la Confrérie des Bergers du Haut-Rhin, Annuaire de la Société d'Histoire des Régions de Thann-Guebwiller, XX, 2000-2003, p. 100-111.

Schmoll P. (2005), Une famille ancienne de la Hardt : les Schmoll (XVIe-XXe siècles), Annuaire de la Société d'Histoire des Régions de Thann-Guebwiller, XXI, 2004-2005, p. 191-201.

Staehelin W.R. (Hrsgb.) (1917-1928), Wappenbuch der Stadt Basel.

Walter Th. (1904), Alsatia superior sepulta. Die Grabschriften des Bezirtes Oberelsaß, Gebweiler (Guebwiller), Verlag der Boltze'tchen Buchhandlung.

 

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