

Tilmann Schmoller l'ancien (v.1390-1448)
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La première date que nous ayons pour la famille est associée au personnage que l’on peut, de ce fait, considérer comme l’Ancêtre (avec un grandA): Tilmann, courrier personnel du Grand-Maître de l’Ordre teutonique de 1425 à 1435. C’est lui dont le parcours est romancé dans la trilogie Là-bas sont les dragons.
Les sources
Telamonius (Tilmann) Schmoller, premier représentant de la famille à Bâle, ne nous est connu dans cette cité que par un acte de 1437 aux termes duquel il acquiert de l’Ordre teutonique la maison « zum Brandis », située au Blumenrain, à l’emplacement de l’actuel n° 32, pour la somme de 40 florins d’or, à raison d’un règlement de 2 florins par an. Cette maison restera dans la famille jusqu’à l’extinction du patronyme dans les archives de la ville, au siècle suivant.
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Dans cet acte, Tilmann est désigné comme bourgeois de Bâle, mais comme l’indique son prénom, qui n’est pratiquement pas porté dans la région à l’époque, il est probablement originaire de Westphalie. La steuerliste (rôle d’imposition) de 1429 ne mentionne aucun Schmoller ni aucun Tilmann. Le registre de bourgeoisie, qui débute en 1350, ne le mentionne pas non plus parmi les nouveaux habitants qui s’acquittent de la taxe pour être admis dans la bourgeoisie bâloise. Il est par ailleurs assez fortuné pour faire l’acquisition d’une maison, même si le prix est très raisonnable pour l’époque (l’équivalent d’une année de revenus d’un artisan).
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Les données factuelles concernant ce premier Tilmann s’arrêtent là. La reconstitution de son parcours tient à la fois de la recherche historiographique et de l’enquête policière. Nos recherches nous ont amenés à faire le rapprochement avec un certain Tilmann, « courrier romain » (Romläufer) du Grand-Maître de l’Ordre teutonique en Prusse, régulièrement mentionné dans la correspondance entre ce dernier et ses représentants auprès des autorités de l’Église : le procurateur général de l’Ordre à Rome et, à partir de 1433, le représentant de l’Ordre auprès du concile de Bâle (Beuttel, p. 197-198 & notes 253-254).
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Ce Tilmann n’est jamais cité que par son prénom, qui est, au sein de l’Ordre comme à Bâle, assez original pour suffire à l’identifier. Les courriers qu’il porte le désignent comme messager personnel du Grand-Maître (« unsers gnedigen hern homeisters boten »), principalement entre 1425 et 1435, parfois même sans préciser sa fonction, ce qui indique qu’il est bien connu des correspondanciers. Le Grand-Maître en question est Paul von Rusdorf, qui appartient à une famille de ministériaux de l’évêque de Cologne qui doivent leur nom au village de Roisdorf (Bornheim), en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Tilmann ne commence à être mentionné dans les échanges de courriers émanant de, ou reçus par, le Grand-Maître qu’après l’élection de celui-ci en 1422. L’hypothèse est raisonnable, qui veut que ce Tilmann soit originaire de la même région que son maître, et qu’il a pu être attaché antérieurement au service personnel de Paul von Rusdorf.
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De fait, on retrouve autour de Siegen, dans la région de Cologne, des familles Schmoller établies anciennement, et les Schmoller de Bâle sont signalés comme originaires de Siegen et Littfeld. Littfeld est à l’époque un village important en raison de l’exploitation des mines. Les Schmoller sont parfois désignés sous le patronyme Lietfe, du nom de cette dernière localité. On peut donc commencer à reconstituer un parcours possible de Tilmann.
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Tilmann le messager
Tilmann serait né au début des années 1390 à Littfeld ou Siegen. Les Schmoll ou Schmoller font souche à Littfeld probablement depuis le XIVe siècle, en lien avec une organisation coopérative originale pour l’exploitation forestière, typique du Siegerland, le Hauberg : plusieurs familles mettent en commun, sous une forme indivise, leurs parcelles de forêt pour permettre un assolement sur vingt ans des plantations d’arbres destinés à la production de charbon de bois pour la métallurgie. Le patronyme Schmoll (Smol) apparaît dans le premier registre connu des impositions de Littfeld en 1461 (Hoffmann & Schulte-Lefebvre 2013). Dans les années 1520, « Schmoller » désigne un collectif de copropriétaires d’un Hauberg à Littfeld (« Der Schmoller zu Letphe »), et individuellement ses membres, qui appartiennent en majorité à la même famille, dans leur différend constant, tout au long du XVIe siècle, avec les seigneurs de Holdinghausen à propos des communaux. Il s’agit donc d’une famille assez puissante localement pour tenir tête aux féodaux.
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Il est vers 1410 au service de Paul von Rusdorf, un chevalier teutonique qui appartient à une famille de ministériaux de l’évêque de Cologne qui doivent leur nom au village de Roisdorf (Bornheim). Il était, soit attaché à sa personne ou à sa famille et l’a suivi quand il a intégré l’Ordre teutonique, soit au service de la même commanderie où Paul von Rusdorf est affecté. 1410 est en effet une date fatidique pour l’Ordre, qui est défait à la fameuse bataille de Tannenberg. Entre 200 et 400 chevaliers teutoniques y sont morts, dont le Grand-Maître et plusieurs membres de la haute hiérarchie, et au total 8 000 hommes sont tués, 14 000 faits prisonniers. Cette coupe franche dans les effectifs conduit à rappeler vers les territoires prussiens et baltes une partie des chevaliers dispersés dans les commanderies en Europe, pour reconstituer les cadres. Ceci explique que l’on retrouve Paul von Rusdorf dès 1412 en Prusse, gouverneur (Pfleger) de Rastenburg, à l’est des territoires prussiens de l’ordre. En dix ans, il va gravir tous les échelons de la hiérarchie de l’Ordre, et quand le Grand-Maître Michael Küchmeister se retire, c’est lui que le Chapitre choisit, le 10 mars 1422, pour lui succéder.
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C’est à partir de cette date que Tilmann apparaît comme son courrier personnel, principalement missionné pour la correspondance entre Marienbourg et Rome, et on peut dès lors le suivre dans ses déplacements, à partir des archives de la correspondance entre le Grand-Maître et le représentant permanent de l’Ordre à Rome (Forstreuter 1973-1976). La première mention dans les missives dont il est porteur date de 1425. Le Grand-Maître, en déplacement de la commanderie d’Althausen, au sud-est de Kulm, vers Tuchel, puis Schlochau, envoie depuis Schwetz, début novembre 1425, une lettre au vice-procurateur Arnold von Datten à Rome. Celui-ci renvoie Tilmann de Rome vers la Prusse avec sa réponse, dont on n’a pas la date exacte, mais qui par divers recoupements se situe dans la dernière semaine de décembre (Forstreuter 1973, p. 498, document 253). Tilmann fait ainsi régulièrement, pendant une dizaine d’années, la navette entre le siège de l’Ordre à Marienbourg et le procurateur général de l’Ordre à Rome, équivalent d’un ambassadeur permanent auprès du Saint-Siège. Le trajet prend entre six et huit semaines.
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À partir de 1431 s’ouvre le concile de Bâle, et Tilmann fait sans doute également la navette entre Marienbourg, Rome et la cité conciliaire. Le dernier courrier qu’il rapporte à Marienbourg est daté de Bâle le 20 septembre 1435, signé d’Andreas Pfaffendorf, le délégué de l’Ordre auprès du concile. Il est également cité dans un courrier de novembre de la même année, du même Pfaffendorf qui se plaint de n’avoir pas de réponse, et par la suite, il n’est plus cité.
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C’est en 1437 que, comme écrit plus haut, un certain Tilmann Schmoller fait l’acquisition de la maison « zum Brandis » à Bâle, ce qui conduit à établir le rapprochement entre les deux personnages. À cette même époque, Paul de Rusdorf, au service de qui Tilmann est attaché, est en bute aux contestations internes à l’Ordre. Il a tenté de destituer le Maître provincial de Germanie (Deutschmeister), son principal opposant, mais celui-ci fait annuler la décision par le Chapitre de Mariental, et le Concile de Bâle et l’empereur se rangent de son côté : la charge de Rusdorf est déclarée vacante, et il finira par démissionner en 1440. 1437 est aussi l’année de l’échec du Concile et du schisme qui voit en 1439 l’élection de l’antipape Félix V. L’Ordre a retiré ses envoyés au Concile et Pfaffendorf quitte Bâle dès 1436. L’hypothèse est que Tilmann s’installe à Bâle pendant cette période troublée et obtient de l’Ordre teutonique, lorsque la mission de Pfaffendorf s’arrête, la maison Brandis dont l’Ordre n’a plus besoin.
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Les Schmoller à Bâle
La maison « zum Brandis » va accueillir des descendants de la famille que l’on retrouve dans les archives de la ville jusqu’à l’époque de la Réforme. Mais cette présence ne semble pas permanente, elle est à cheval entre Siegen et Bâle, comme si la cité bâloise était une sorte de pied-à-terre de la famille, restée davantage enracinée en Westphalie bien que ses représentants à Bâle conservent le statut de bourgeois de la ville. Ainsi, le représentant le plus notable, un autre Tilmann, d’ailleurs d’abord désigné sous le patronyme Lietfe, du nom de la ville de Littfeld d’où sont originaires les Schmoller, est inscrit en 1511 à l’université d’Erfurt, avant de s’installer vers 1520 à Bâle, où il se présente comme Tilmann Schmoller « von [S]iggen » (Wappenbuch der Stadt Basel)).
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Tilmann l’ancien semble cependant avoir par la suite repris quelques missions pour les successeurs de son maître, car on le trouve cité une dernière fois en 1448. Dans un courrier du Grand-Maître Konrad von Erlichshausen daté du 25 décembre de cette année-là, celui-ci fait part au procurateur Jodocus Hogenstein qu’il a envoyé Tilmann le mercredi de la Toussaint (10 octobre) depuis Thörichthof (Szaleniec à 16km à l’est de Marienbourg) mais que le messager s’est perdu avec sa lettre entre Vienne et Wiener Neustadt (Beuttel 1999, p. 198, note 254). Un courrier de Hogenstein du 29 août 1449 qui fait état des décès de plusieurs courriers au cours de l’année écoulée, signale Tilmann comme « mort lui aussi » (Hildebrand & al. 1981, p. 3, n° 2), sans que l’on sache si c’est de quelque épidémie ou d’une des nombreuses agressions dont étaient victimes ces missionnaires, porteurs de documents d’importance souvent stratégique.
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Références
Beuttel J.-E. (1999), Das Generalprokurator des Deutschen Ordens an der römischen Kurie : Amt, Funktionen, personnelles Umfeld une Finanzierung, Marburg, Elwert.
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Forstreuter K. (bearb.) (1973-1976), Die Berichte der Generalprokuratoren des Deutschen Orden an der Kurie, vol. IV, 1 & 2 (1429-1436), Veröffentlichungen der Niedersächsischen Archivverwaltung, Heft 32 & 37, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht.
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Hoffmann A. & Schulte-Lefebvre A. (bearb.)(2013), Ortsfamilienbuch Krombach 1461-1795, Plaidt, Cardamina Verlag.
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Hildebrand H., Schwartz Ph., Arbusow L., Bulmerincq (von) A.M. (1981), Liv-, est- und kurländisches Urkundenbuch, Bd 11, Aalen, Scientia Verlag.
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Wappenbuch der Stadt Basel, hg. von W.R. Staehelin, Nachlass „Schmoller“ von A. Lotz (PA 355 C 450) (1523-1583).