

Cologne : le Judenviertel

Les quartiers juifs au Moyen-Âge
Tilmann et Ise ont pour habitude de se retrouver discrètement dans le « Judenviertel », le quartier juif de Cologne. Au Moyen-Âge, ce qu’en français on appelle une « Juiverie » est un quartier habité par les juifs d’une communauté urbaine. Il s’organise autour d’une ou de plusieurs rues, dont certaines ont gardé de nos jours la dénomination de « rue des juifs », en allemand « Judengasse ». Le quartier est délimité et souvent fermé. Le regroupement des juifs leur est généralement imposé, mais est aussi réclamé par eux, pour différentes raisons : religieuses (rapprocher les habitations du lieu de culte, la synagogue), sécuritaires (les juifs demandent à pouvoir se protéger des agressions, voir des émeutes, dont ils sont les victimes), ségrégatives (pour les empêcher de se mêler aux chrétiens), et aussi fiscales (chaque quartier d’une ville a son propre statut juridique, ses privilèges et exemptions, et est frappé de taxes spécifiques).
L’histoire du « Kölner Judenviertel »
Le quartier juif de Cologne («Kölner Judenviertel ») était un rectangle d’environ 1,4 ha à l’arrière de l’hôtel de ville médiéval. Il était pris entre l’arrière des maisons du Vieux Marché («Alter Markt »), la rue des orfèvres («Unter Goldschmied») et les rues «Botengasse» (ou «Budengasse») et «Obenmarspforten ».

Le quartier juif sur le plan de Cologne de Mercator (1570). La rue des Juifs passe derrière les maisons qui bordent la place du Vieux Marché et la tour de l’hôtel de ville construite entre 1407 et 1414. De l’autre côté de la rue des Orfèvres par rapport au quartier juif, on note l’église Saint-Laurent, désaffectée puis démolie au XIXe siècle, et le quartier, aujourd'hui très transformé, où le roman situe la maison d’Ise.

Plan à main levée du quartier juif de Cologne avant 1349, dessin de Willy Horsch d‘après Hermann Keussen (1910), Topographie der Stadt Köln im Mittelalter.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:K%C3%B6lner_Judenviertel_Bzirk_St-Laurenz.jpg
C’est le plus ancien site connu d’une communauté juive au nord des Alpes. La présence des juifs à Cologne, qui remonte sans doute déjà au Ier siècle, est attestée dans un décret de l’empereur romain Constantin de 321 (Keussen 1910). Comme ils étaient commerçants en majorité, ils ont eu tendance à se regrouper dans les quartiers où s'exerçaient les métiers de leurs partenaires commerciaux et ceux qui leur étaient autorisés. Ils pratiquaient le prêt, le commerce de la viande, l'orfèvrerie et exerçaient comme médecins. Il est logique que le quartier jouxte notamment la rue des orfèvres (« Unter Goldschmied »). Le siège de la société « Zum goldenen Horn » (« À la corne d'or »), qui regroupait notamment les membres de la guilde des orfèvres, se trouvait depuis 1401 à l'angle des rues Unter Goldschmied et Obenmarspforten, à l’emplacement de l’actuel Musée du Parfum.
Jusqu'en 1349, année de la Peste Noire, les juifs résidaient ainsi dans leur propre quartier. Les rues qui y accédaient étaient fermées par des portes, dont la communauté avait les clés. Un mur séparait les maisons qui donnaient sur la Judengasse de celles des chrétiens donnant, de l'autre côté, sur le Vieux Marché. Ces dispositions, comme dit, n'étaient pas exceptionnelles : la ville était, de fait, une mosaïque de quartiers qui, comme celui de Saint-Séverin, avaient chacun leurs propres statuts, assortis de particularités fiscales de toutes sortes.
La Peste Noire de 1349 suscite, comme dans toute l'Europe, des pogroms, et le quartier est détruit et vidé de ses habitants. Il se reconstituera, mais la construction, au début du XVe siècle, de l'hôtel de ville qui donne à la fois sur le Vieux Marché et sur la Judengasse, signale la fin du « Judenmauer » et du statut d'exception. Les juifs sont finalement expulsés de la ville en 1424.
Le quartier juif aujourd’hui

Plaque commémorative à l’emplacement de l’ancien quartier juif de Cologne, reproduisant le plan du quartier tel que jusqu’à sa destruction en 1349.
La configuration du quartier a changé considérablement. Le roman identifie deux brasseries dans la Botengasse, « Zum Eichhorhn » (« À l’écureuil ») et « Zur Scheren » (« Aux ciseaux »), où Tilmann a ses habitudes et où il rencontre pour la première fois « l’Homme en Noir » un soir de carnaval. Ces établissements ont bien sûr disparu. De l’autre côté de la rue des Orfèvres par rapport au quartier juif, se trouvait l’église Saint-Laurent et le quartier où le roman situe la maison d’Ise. L’église a été désaffectée puis démolie au XIXe siècle.

Chantier archéologique dans le périmètre de l’ancien quartier juif de Cologne. Au fond, la cathédrale. Sur le côté droit, l’hôtel de ville.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Grabungszone_K%C3%B6ln,_2015.jpg
Depuis 2007, des fouilles archéologiques ont mis à jour, sous la place de l’hôtel de ville, les fondations de l’ancien quartier juif. On distingue bien le plan des maisons particulières et des bâtiments publics (le bain rituel « mikveh », la salle des fêtes…) regroupés autour de la synagogue. Un musée archéologique est en cours de réalisation.

Reconstitution de la synagogue médiévale de Cologne avant 1349.
© Ertan Özcan, Municipalité de Cologne, Zone archéologique

Le mikveh (établissement de bain rituel) datant du XIe siècle, redécouvert en 1956 sous la place de l’hôtel de ville
Pour aller plus loin :
Article « Kölner Judenviertel », sur Wikipedia en allemand :
https://de.wikipedia.org/wiki/K%C3%B6lner_Judenviertel
Reconstitution virtuelle de la synagogue de Cologne d’avant 1349 :
https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=CRZOMNsELNQ
Keussen Hermann (1910), Topographie der Stadt Köln im Mittelalter, en 2 vol., Bonn, P. Hansteins. Vol. 1, p. 30 sq.
Là-bas sont les dragons
1410. La bataille de Tannenberg, aux confins du Saint-Empire, amorce le déclin des chevaliers teutoniques. Les lignes se déplacent. Les barbares de jadis sont devenus chrétiens, et ne donnent plus aux conquêtes l'excuse de la croisade. Autant dire que l’ennemi est un voisin, un presque semblable. Où sont ces créatures fabuleuses que les cartes du monde, rassurantes, désignaient comme monstrueuses mais lointaines : Hic sunt Dracones, « ici sont les dragons » ? Pour Tilmann, jeune palefrenier en la commanderie de Cologne, cet « ici » est un « là-bas » qui l'appelle. Mais à l’aube de temps nouveaux, la terre est devenue ronde et sans bords. Le lieu le plus lointain que je puisse atteindre demain, n’est-il pas celui où je me trouve aujourd’hui ? Y a-t-il d’autres confins à explorer, d'autres dragons à rencontrer, que ceux que je découvre en moi-même ?
Patrick Schmoll
Patrick Schmoll est docteur en psychologie et diplômé de sciences politiques, d’histoire et de sociologie. Il a fait l’essentiel de sa carrière, de 1977 à 2020, au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), où il a notamment contribué au lancement de la revue de linguistique Scolia jusqu’en 2000, puis a été rédacteur en chef de la Revue des sciences sociales jusqu’en 2014.
Acteur local de l’innovation à Strasbourg, il a participé au début des années 2000 à plusieurs projets de jeu vidéo et de serious games, et a cofondé la société Almédia et le studio de jeu vidéo Ernestine. Passé dans le privé en 2021, il est directeur scientifique de PSInstitut et des Cahiers de systémique.
Auteur de plusieurs essais, dont une série d'études consacrée à la figure de la "Société Terminale", il livre ici un roman à entrées multiples : fiction historique, mais aussi réflexion sur la passion amoureuse et sur l'écriture créatrice de mondes.
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